Je Cherche un Agent...

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Voilà un article que j'avais envie d'écrire depuis longtemps. Nous recevons beaucoup de sollicitations par emails, par téléphones, par courriers, via facebook ou twitter d'artistes de jazz à la recherche d'un agent, d'un manager et d'aide pour développer leur carrière. Au début de mon activité, je me faisais un point d'honneur à répondre à toutes ces sympathiques demandes et donner quelques conseils. Malheureusement, le temps passant, je n'ai plus la disponibilité suffisante pour répondre individuellement à des demandes de plus en plus nombreuses (plus de 2000 messages par an, en moyenne 4 à 5 par semaines cette année). Voici donc un post détaillé qui je l'espère pourra être utile et vous permettra de mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette périlleuse quête d’un agent.


Que Fait un Manager ?

Je crois qu'en préambule il faut expliquer mon métier un peu mystérieux aux yeux du grand-public. On parle d'agent, de manager, de producteur, de booker, de tourneur (je déteste ce mot là), d'entrepreneur de spectacles, de gérant (le mot francisé de manager pour nos amis québécois), et autrefois d'imprésario dans la plus grande confusion. Si chacun de ses termes a quelques spécificités juridiques, avec des statuts légaux différents, je vais volontairement parler des entrepreneurs de spectacles: En France aujourd'hui, les agences représentant les artistes de jazz sont pour plupart des entrepreneurs de spectacles (selon l'obtention d'une licence accordée par le Ministère de la Culture et par leur représentant régionaux les DRAC), et donc légalement considérées comme leurs employeurs. L'agent artistique étant un statut un peu à part, qui correspond plus au monde du classique et qui a vu son statut récemment mis à jour (loi du 23 Juillet 2010) pour y inclure cette fonction manageriale mais dans la réalité, ce sont les entrepreneurs de spectacles qui gèrent la carrière des artistes de jazz . Et nous pouvons dire que le représentant légal de l'entrepreneur de spectacles est souvent le manager de l'artiste.

La Mission du Manager en 7 points:

- la Défense des Activités et des Intérêts professionnels de l’Artiste
- la Stratégie de carrière de l’Artiste (mise en place d'une stratégie de travail et de développement à moyen/long terme)
- Gestion de la Communication de l'Artiste (Promotion, Relation avec les media, Gestion des media sociaux, site internet)
- Gestion de l'Agenda de l'Artiste
- Gestion des Concerts: prospection et productions de concerts, de tournées (contrats, budgets, social, fiscal)
- Gestion Logistique : organisation des tournées, des musiciens et personnels de la tournée, des voyages, des hôtels, des visas et autorisations nécessaires des plannings journaliers (balance, concerts), feuille de route, road book.
- Gestion Discographique (recherches, gestion des relations avec le label de l'artiste)

Selon la notoriété et le succès de l’Artiste, les sept fonctions précédentes peuvent être réparties entre plusieurs personnes (un manager ou un avocat, un ou plusieurs bookers, un assistant personnel, un tour manager, un label manager, une attachée de presse, voir un community manager et un comptable). Mais globalement, voici donc les 7 fonctions essentielles dont un artiste a besoin pour être bien accompagné dans son travail.


Quelques Chiffres...

Il existe aujourd’hui 226 structures en France représentant des artistes de Jazz (source Woffi-Irma), et je dirais 30 structures vraiment spécialistes et dynamiques. Chaque structure représente en moyenne une dizaine d’artistes, et l’on peut donc raisonnablement estimer à 300 groupes /artistes de Jazz représentés dans des entreprises professionnelles (soit environ 1200 musiciens professionnels, et un peu plus d’une centaine d’agents/managers et leurs assistants travaillant pour eux). On dénombre environ 5000 musiciens de Jazz en France (d’après la très bonne enquête Jazz de France de Pascal Anquetil et le Rapport sur la Filière Jazz en France de 2011) et plus de 70% d’entre eux n’ont pas de manager. Il y a 2500 lieux pour le Jazz en France (clubs, festivals, salles de concerts) dont presque 600 festivals. Voilà pour les chiffres clés.

Pourquoi il est difficile de trouver un Manager...

Il y a pénurie de managers, et bien plus de musiciens de jazz que de managers pour les représenter. C’est déjà une première explication logique sur la difficulté à trouver un manager: le peu de structures existantes face à un nombre très important de musiciens (30 agences en France pour 5000 musiciens recensés)

De plus, la plupart de ces structures sont déjà bien accaparées avec leurs projets et ne signent peu ou pas de nouveaux artistes. Donc il y a peu de mobilité. Représenter un artiste est un travail de long terme, et les agences existantes ont peu de disponibilités. Il est impossible de faire un vrai travail de management en représentant plus d’une dizaine de projets par an (où il faut un investissement et une équipe importante et l’on perd le management sur-mesure propice à un développement personnalisé et performant).

Enfin, les structures représentent des musiciens dont la notoriété est établie, et dont le travail qu’elles fourniront pour ces artistes pourra être rémunéré à la hauteur du temps de de l’investissement engagé. C’est l’impératif de rentabilité qui laisse peu de chance au développement de carrière, trop long, trop coûteux et qui décourage beaucoup de managers de signer de nouveaux et de jeunes artistes.

Je vais m’arrêter deux minutes sur cet aspect important des choses. La Rentabilité. Ce n’est pas un mauvais mot. L’entrepreneur de spectacles est un entrepreneur qui doit assurer la pérennité financière de sa société. On pense souvent à tort que les managers d’artistes gagnent beaucoup d’argent et sont des personnes mercantiles. C’est oublier le temps consacré (et c’est un énorme investissement de temps, de personnes et de travail pour accompagner un artiste), les frais de structures importants et fixes (bureaux, assistants, comptable, ordinateurs et logiciels, téléphones, déplacements, frais postaux, de promotions, sites internet, newsletters). La lourdeur administrative qui entoure le métier (contrats, facturations,paye, social, visas, autorisations de travail) n’arrange rien à l’affaire. Le Jazz n’est pas une musique qui attire le grand public, et donc l’économie du Jazz est difficile. Peu de ventes de disques, peu de spectateurs, on est dans l’anecdotique par rapport aux super productions de la Pop, de la Variété. C’est un vrai métier de passionnés et certainement pas l’eldorado que certaines personnes très ignorantes prétendent.

La Relation Artiste/Manager

Enfin, j’aimerais dire combien cette relation artiste/manager est une relation si particulière: C’est un couple de travail et c’est une histoire unique et personnelle. On ne signe jamais par hasard, l’Artiste doit être certain qu’il a choisi le meilleur manager et inversement le manager qu’il a choisi l’Artiste en qui il croit le plus. C’est une relation exclusive dans tous les sens du terme: une relation Intuitu personæ. C’est pour cela que les mailings généraux à des agences sont à bannir, il faut construire du sur-mesure.

J’ai commencé mon agence avec mon meilleur ami: Jacky Terrasson. Pour la confiance et pour la transparence, c’était la meilleure combinaison possible. Lorsque j’ai signé avec Yaron Herman (artiste totalement inconnu à l’époque), c’était pareil, j’étais séduit par le musicien et par le bonhomme. C’est un peu comme une histoire d’amour, rien n’est automatique, et il n’y a pas de recettes miracles. Il faut prendre le temps de se découvrir et de savoir sentir ce que chacun peut amener à l’autre dans une relation de travail équitable, productive et enthousiaste.

Alors quelles autres solutions ?

Je me souviens de conversations téléphoniques avec certains artistes en recherche d’un manager… et après avoir un peu parlé du métier, de cette difficulté à trouver un agent, et d’avoir avancer quelques chiffres, j’avais un peu l’impression de les avoir décourager en leur offrant pourtant une vision réaliste du marché, et des réalités du métier. Alors que faire ? Quels conseils donner ?

Je vais essayer de résumer ce que chaque artiste sans agent devrait préalablement faire avant de partir en campagne.

1/ Première Question Essentielle: Etes vous vraiment fait pour ce métier ?
Etre musicien professionnel est le rêve de tout un chacun, mais êtes vous vraiment remarquable ? suffisamment exceptionnel pour créer l’intérêt, l’admiration du public et des autres musiciens, des journalistes, des directeurs de festivals ? Le niveau est de plus en plus élevé, la compétition rude et seuls les meilleurs restent. On va partir du principe que le bagage musical, technique, instrumental est acquis (ce qui n’est pas toujours le cas). Bien jouer est une chose, mais être un artiste, c’est aussi savoir proposer une originalité, une personnalité unique, une vision, un projet. Un formidable pianiste qui joue comme Brad Mehldau ne fera que du Brad Mehldau (et c’est très bien Brad !) mais il vaut mieux être soi même que l’imitation réussie ou la pâle copie d’un autre. Cette prise de conscience est préalable à tout autre démarche. Et chaque fois que la route sera difficile, la réponse à cette question vous aidera à avancer.

2/ Adoptez une présentation professionnelle.
-Une courte biographie en français (et idéalement en anglais) décrivant brièvement votre parcours, quelques concerts ou distinctions intéressantes qui vous différencient et votre discographie/ vos projets.
- Une belle photo, avec votre instrument. Si personne ne vous connait, c’est toujours bon de savoir très rapidement de quel instrument vous jouez.
- Une petite revue de presse des articles les plus significatifs
- Une ou plusieurs vidéos sur You Tube ou Daily Motion, d’une qualité professionnelle, évitez les captations depuis un téléphone portable. On a tous un ami videaste amateur qui peut aider. Prenez le temps de bien faire les choses
- Un site internet est incontournable aujourd’hui, on doit pouvoir y retrouver la bio, la presse, les concerts à venir, les vidéos, une écoute musicale audio, un contact (n’oubliez pas une fiche technique/un plan de scène). La simplicité est la règle d’or. Préférez des sites simples ou même des templates de Blogs, ou des solutions type Rapidweaver, où vous pourrez facilement mettre à jour votre site, votre actualité.
- Soyez communicants, liez votre site à une page fan facebook (plus vous aurez de fans, plus vous retiendrez l’attention sur votre potentiel), ouvrez un compte Twitter et lier le à votre compte Facebook.
- Ayez des cartes de visite sur vous et toujours des disques…

Si vous présentez déjà ce profil là, vous êtes déjà pro. Signez vos mails avec votre contact email, votre portable, votre site, votre page facebook et votre compte Twitter.
Si vous n’êtes pas un pro de l’ordinateur, faites vous aider. On a tous un ami geek dans son entourage qui se fera un plaisir de vous donner un coup de main.

3/ Soyez Curieux !
Vous n’êtes pas le seul à chercher un manager, faites en sorte que vous deveniez le meilleur dans votre recherche. Donnez vous 1 heure de votre temps par jour pour faire les choses suivantes:
Informez vous, lisez la presse spécialisée (JazzMagazine, So Jazz, les Cahiers du Jazz) régulièrement. Suivez les comptes twitter et facebook des artistes que vous admirez, des agences avec lesquels vous aimeriez travailler, vos futures fans, amis, relations pros sont là.
L’avénement des réseaux sociaux a ouvert de nouvelles perpectives de proximité, d’information, de découvertes, profitez en ! Allez aux concerts, dans les festivals, dans les clubs, dans les rencontres dans les Fnacs pour parler, échanger avec les artistes que vous aimez. Vous apprendrez beaucoup dans ces moments là.

4/ Etablissez une stratégie de travail
Le site de l’Irma (Woffi) est une base de données essentielles où vous trouverez tous les contacts d’agents, de festivals, de media du métier. Une vraie bible sérieusement mis à jour chaque année. Etablissez votre propre fichier des lieux et des personnes qui vous intéressent et que vous pensez pouvoir intéresser. Une newsletter pour un concert important, ou pour la sortie d’un disque, avec un fichier bien ciblé est importante. Encore une fois, faîtes vous aider par un graphiste ou un ami qui a du gout, votre communication doit être irréprochable, esthétiquement et stratégiquement parlant. Entourez vous de conseils, sollicitez vos amis pour recueillir leurs impressions. Pensez à renvoyer des liens sur vos newsletters sur vos sites, vos vidéos, vos pages Facebook/Twitter. Ce sont des évidences, mais quand je vois les très médiocres newsletters que l’on reçoit généralement, si votre premier contact est aussi mauvais, vous n’avez aucune chance d’attirer l’attention des décideurs qui sont déjà inondés quotidiennement. Soignez la présentation, le ton, l’originalité, et communiquez à propos, c’est à dire peu mais bien (et non tous les jours comme j’ai pu voir parfois).

5/ Les Coups de Pouce…
Pour les jeunes artistes, il existe des structures qui peuvent vous aider quand vous n’avez pas encore d’agent. Je pense au réseau de l’Afijma, au Fonds d’Action Sacem, à des concours régionaux et autres tremplins (Montreux, Juan les Pins, Vienne), des festivals off (Marciac), je joins ci-dessous des liens utiles. Se faire remarquer par ces structures est un pas de plus pour gravir les échelons.

6/ Soyez Patients
Le talent finit toujours par triompher, et il faut laisser le temps au temps. Soyez patients, confiants, sereins. Gardez toujours un discours positif et optimiste. Vous essuierez des déceptions, des échecs, des refus, c’est pas grave, c’est comme cela que l’on apprend, que l’on change et que l’on s’améliore. La construction de son univers professionnel est toujours un bon moment, même si c’est difficile et si c’est un long chemin, croyez en vous, donnez de votre temps, de votre personne, cela finira par porter ses fruits. Vous avez peu de concerts ? c’est pas grave, rendez chacun de ces concerts uniques, invitez des professionnels à venir vous écouter, prenez le temps de soigner votre communication avant le concert, après vos concerts, remerciez vos fans, les gens qui vous ont invités, partagez vos émotions. Allez rencontrer le public après un concert, parlez, échangez, c’est très instructif. Acceptez les critiques, les remarques. Evitez le syndrome de l’artiste maudit et d’un discours négatif, le succès n’arrive jamais comme un éclair.

7/ Soyez Malins
Pour les jeunes artistes, le parrainage d’un aîné est formidable. Les grands artistes ne sont pas inabordables, au contraire. Il suffit de trouver le moment adéquat. Ils ont même souvent une certaine tendresse pour des jeunes artistes et peuvent s’avérer être de formidables conseillers. Essayez de développer une relation amicale avec un de vos héros, demandez lui des conseils, rencontrez le, échangez autour de l’instrument, de la musique, de votre vie. Cela peut être aussi un journaliste, un directeur d’un label, ou une autre personnalité du Jazz. Les belles histoires sont toujours des histoires d’amitiés. Essayez d’autres voies, le cinéma, la télé, la pub, une émission de radio, une chronique dans un journal, un blog, soyez différents et envisagez votre musique dans d’autres lieux, d’autres circonstances que celle des festivals de jazz ou des clubs. Mettez votre créativité à contribution.

Voilà, j’espère que toutes ces informations vous seront utiles, je mettrais à jour ce post au fur et à mesure de mes nouvelles idées.


Les Liens Utiles
Le Site de l’Irma (Institut de Recherches des Musiques Actuelles)
La Base de Donnée Woffi de l’Irma
European Jazz Network
Vivre du Jazz - Enquête de Pascal Anquetil
Rapport d’Etape sur la Situation de la Filière du Jazz en France
Profession Manager - Irma
Le programme Jazz Migrations de l’Afijma
Le Tremplin Jazz en Rhone-Alpes
La Montreux Jazz Fondation
Le Projet Take Five Europe
Le Fonds d’Action Sacem
Adami - le soutien aux projets
Le Jazz Français en pleine crise - L’Express

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